« Je suis arrivée à Zaventem le 13 mars 1980.
Je m’appelais alors Kim Jong Seon. J’étais une petite fille coréenne de huit ans. Dans le hall de l’aéroport, j’ai vu s’éloigner celle que je pressentais être ma sœur. Puis j’ai été absorbée par un monde dont je ne connaissais ni la langue, ni les codes.
C’est là que j’ai su que ma vie était finie.
Ce déracinement brutal n’a été que le début d’un mensonge qui a duré plus de quarante ans.

Dans les registres belges, je suis devenue Monique Butjens. Pour faciliter mon « intégration », ma mère adoptive, avec la complicité tacite des organismes de l’époque, m’a fait rajeunir de trois ans. J’ai été déclarée née en 1974, alors que mon corps, mes souvenirs et les documents retrouvés indiquent que je suis née en 1971.
Pour moi, ce maquillage administratif n’est pas une maladresse. C’est une méthode.
L’organisme Terre des Hommes, sous la direction de Rosy Born, a géré mon transfert avec une froideur bureaucratique effrayante. Aujourd’hui encore, alors que les victimes demandent des comptes, l’inhumanité persiste. L’organisation a cessé ses activités en 1991 sans jamais transférer ses archives à l’État, laissant des centaines d’adoptés face à un vide documentaire absolu.
Je me retrouve ainsi confrontée à un État incapable de répondre à une question pourtant simple : combien d’enfants coréens sont entrés sur le territoire belge entre les années 1950 et 2005 ?
Pour moi, ce flou statistique montre qu’un système a traité des êtres humains moins bien que des marchandises, sans la moindre traçabilité. Entre 1970 et 1980, des milliers d’enfants ont été amenés en Belgique dans une zone grise juridique où les faux en écriture et les arrachements familiaux étaient la norme.
Mon cas n’est pas une anomalie. Je le vis comme la preuve d’un système de traite organisé, dans lequel l’État a failli à sa mission de protection des plus vulnérables. Peut-être même a-t-il collaboré.
Face à cette réalité, le monde politique et médiatique belge se contente trop souvent de demi-mesures. On parle de « task force », alors que la ministre elle-même évoque encore, en 2026, un délai de deux ans et demi.
Les réponses administratives sont laconiques. Les responsabilités sont diluées. On invoque le délai de prescription ou la disparition des archives pour éviter de regarder en face ce que je qualifie de crime contre l’humanité : la destruction systématique de l’identité et de la filiation d’une population d’enfants.
Je ne veux pas non plus taire le fait que certaines personnes proches du monde politique profitent de cette situation pour se mettre en avant, tout en reniant leurs frères et sœurs d’infortune.
Dans ce parcours du combattant, j’ai reçu l’aide de mon meilleur soldat : mon mari Pascal, militaire vétéran pensionné. Lui ne lâche rien. Pour lui, il en va aussi de l’image de sa patrie.
L’intervention du Médiateur fédéral, madame Nicole Decabooter, a également été décisive pour que j’obtienne enfin un début de vérité. Grâce à cette pression, j’ai pu accéder à mon dossier à l’Office des Étrangers.
Les documents que j’y ai découverts sont accablants. Ils confirment à de nombreuses reprises mon âge réel : je suis née le 21 juillet 1971. Ils révèlent aussi l’implication de l’ambassadeur de l’époque et montrent que les autorités savaient.
Ces documents montrent également que plusieurs enfants figuraient sur la demande de visa. L’un d’eux porte un matricule très proche du mien. Car oui, l’horreur est allée jusqu’à la numérotation des enfants. Mon matricule était K792612. Celui d’une autre petite fille était K792614. Nous sommes arrivées ensemble au centre d’accueil.
Malgré ces preuves, la justice piétine et la ministre tergiverse.
Les victimes reçoivent des courriers polis de la Commission européenne ou des ministères. On nous explique que « la question relève de la compétence exclusive de l’État membre » ou que l’on ne dispose pas de notre dossier. Pour moi, c’est une valse administrative destinée à épuiser celles et ceux qui osent encore chercher leurs racines.
Je ne demande pas la charité. J’exige justice.
Pour moi, et pour les milliers de Kim Jong Seon perdues dans les méandres de l’oubli belge, une commission d’enquête parlementaire nationale est aujourd’hui une nécessité vitale.
L’État doit rendre des comptes sur sa gestion des organismes d’adoption, sur la disparition des archives et sur son aveuglement volontaire pendant des décennies.
Le temps des demi-mesures est révolu.
On ne pourra plus dire : « on ne savait pas ».
Mon cri est celui d’une génération qui refuse de mourir avec une identité d’emprunt. La Belgique doit enfin regarder ses enfants dans les yeux et assumer son passé. »
Kim Joong Sun
Monique Butjens
